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Institut de Relations Internationales et Stratégiques
Updated: 2 months 3 days ago

Finale CAN : les Égyptiens, entre rivalité sportive et solidarité politique

Wed, 17/07/2019 - 12:29

Il serait intéressant de voir quelle équipe les spectateurs égyptiens vont supporter vendredi pour la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN).

Vont-ils être du côté du Sénégal en vertu d’une mémoire sportive collective qui les oppose frontalement à l’Algérie ? Ou vont-ils soutenir cette dernière par procuration, car elle représente une équipe en phase avec le vaste mouvement de contestation du pouvoir, contestation interdite aux Égyptiens ? Qui de l’antagonisme sportif ou de la solidarité politique va l’emporter ?

On sait que les supporters de foot algériens ont été à l’avant-garde de la contestation contre Bouteflika, mettant à mal le poncif éculé de « football, opium du peuple ». De nombreux joueurs et l’entraîneur de l’équipe nationale ont pris publiquement parti en faveur du mouvement de contestation. Ils ont même entonné un chant anti-régime dans les vestiaires après leur qualification pour la finale. « C’est grâce au peuple que nous sommes en finale. Sans leur appui, on ne serait sans doute pas là, on tient à leur dire merci », déclarait le capitaine algérien Riyad Mahrez au journal l’Équipe après la victoire contre le Nigéria.

Al-Sissi, de son côté, espérait redorer son blason avec l’organisation de la CAN. Le joueur vedette Mohamed Salah est la fierté d’un peuple qui n’a guère de raisons de s’enthousiasmer. Hélas, il est plus brillant à Liverpool qu’avec l’équipe nationale et la déception de la CAN est venue s’ajouter au fiasco de la Coupe du monde. Les « ultras » égyptiens ont eux aussi été à la pointe de la contestation du régime Moubarak en 2011, notamment les supporters de l’Al Ahly SC. 74 d’entre eux avaient été tués lors d’un match dans un guet-apens en 2012 à Port-Saïd, où les forces de sécurité semblaient avoir voulu se venger d’eux.

Le football a opposé l’Égypte et l’Algérie pour la qualification de la Coupe du monde 2010. Le 14 novembre 2009 se jouait la dernière journée du groupe qui devait déterminer la place qualificative. L’Algérie, avant le match, avait 3 points d’avance et devait gagner sauf si elle perdait par 2 buts d’écart. En allant au stade, le bus de l’équipe algérienne avait été caillassé par les supporters égyptiens avec la passivité évidente de la police égyptienne, d’ordinaire plus réactive. Trois joueurs avaient alors été blessés. À la 96e minute, l’Égypte marquait un 2e but, signe d’une égalité parfaite entre les deux équipes, il fallait dès lors organiser un match de barrage que l’Algérie allait gagner 4 jours plus tard à Khartoum. Entre temps, les dirigeants des deux pays avaient monté le ton. Les Algériens s’étaient pris à des intérêts économiques égyptiens en Algérie et certains d’entre eux avaient été pris à partie en Égypte. Loin de calmer le jeu, Bouteflika et Moubarak, tous les deux en difficulté politique et confrontés au problème de leur succession, montaient le ton pour essayer de rassembler le peuple derrière eux et de créer un ennemi extérieur. La rivalité était d’autant plus grande qu’il s’agissait de déterminer quel serait le seul pays représentant le monde arabe à la Coupe du monde. L’Égypte et son équipe des Pharaons se voyaient comme le phare du monde arabe pour des raisons historiques ou stratégiques : la révolte de Nasser contre la Grande-Bretagne et la France après la nationalisation du Canal de Suez déclenchant le réveil du monde arabe. Les Algériens estimaient qu’ils ne devaient leur indépendance qu’à eux-mêmes. Pour eux, après le virage pro-occidental pris par l’Égypte avec les accords de Camp David, ils représentaient le véritable nationalisme arabe – et ce malgré des liens très forts avec les États-Unis. Cette rivalité du leadership arabe se greffait sur une rivalité sportive. L’Algérie ayant privé l’Égypte d’une qualification pour la Coupe du monde 1982 et les deux équipes avaient été éliminées conjointement au profit du Sénégal pour l’édition 2002. Les Algériens rappellent également que lorsque l’équipe du FLN existait, de 1958 à 1961, préfigurant l’indépendance et permettant de montrer le drapeau algérien avant l’existence de l’État, l’Égypte avait refusé de jouer contre elle pour ne pas braquer la FIFA. Et par peur de perdre, ajoutaient les Algériens.

La sécurité des supporters algériens sera-t-elle assurée ? On peut l’espérer. Tout incident grave viendrait démentir la thèse des autorités égyptiennes selon laquelle elles tiennent fermement le contrôle du pays.

Souhaitons, en tous les cas, une belle finale entre deux magnifiques équipes, représentantes de deux peuples avec lesquels les liens affectifs, humains et historiques sont nombreux.

 

 

Taïwan : « L’élection de janvier 2020 sera une lutte à distance entre Pékin et Washington »

Tue, 16/07/2019 - 16:49

 

L’élection présidentielle de Taïwan qui aura lieu en janvier 2020 opposera la présidente sortante Tsai Ing-wen à un candidat de l’opposition nouveau venu, replaçant de nouveau la relation Taipei-Pékin dans la campagne. En ces temps de tension avec Pékin suite à des commandes d’armes américaines, quels sont les enjeux de ce scrutin ? Éclairage par Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’IRIS.

Le candidat de l’opposition (KMT, nationaliste) à la présidentielle de Taïwan de 2020 vient d’être désigné, il s’agit de Han Kuo-yu, maire relativement peu connu jusqu’ici. Qualifié de populiste pro-Pékin, que révèle sa percée sur la scène politique taïwanaise ? Les relations entre Taipei et Pékin vont-elles être remises au cœur du débat ?

Assez peu connu du grand public en effet il y a encore peu de temps, Han Kuo-yu a remporté en 2018 l’élection municipale de Kaohsiung, deuxième ville du pays, et bastion du DPP (le parti démocrate progressiste) depuis 1998. Cette victoire l’a propulsé parmi les présidentiables au KMT, mais il n’a décidé de se lancer dans les primaires que très tardivement, début juin. Une campagne expresse donc, et couronnée de succès face à Terry Gou, le fondateur de Foxconn, et Eric Chu, le maire de New Taipei City. Sa percée politique traduit un manque de leadership au KMT et de grandes difficultés à définir une nouvelle ligne politique depuis la fin de la présidence de Ma Ying-jiou, en 2016. D’ailleurs, Han s’est montré à plusieurs reprises très critique de Ma, qui soutenait de son côté Gou. Le parti historique de Chiang Kai-chek n’avance pas en ordre de bataille vers l’élection présidentielle de janvier 2020, et pourtant ses chances de succès sont réelles.

Il faut cependant se montrer prudent quant aux qualificatifs de « populiste » et « pro-Pékin » dont les médias américains, le New York Times en tête, se sont immédiatement emparés pour décrire la personnalité de Han. Gou semble en effet davantage correspondre à cette description, avec notamment la révélation de la déesse Mazu ayant justifié son entrée en politique, ou encore son engagement auprès d’un rapprochement inter-détroit. Sans doute d’ailleurs ces excès n’ont pas plu à une grande partie de ses supporters. De son côté, Han n’est pas un nouveau venu en politique, puisqu’il fut parlementaire de 1992 à 2002, avant une carrière dans le monde agricole et ce retour remarqué. Il fut également candidat à la présidence du KMT en 2017. Concernant sa proximité avec Pékin, il convient d’abord de signaler que « pro-Pékin » ne signifie pas grand-chose à Taïwan, ou en tout cas ne doit pas être entendu de la même manière qu’à Hong Kong. Si Han met en avant un discours « pro-Pékin » (à savoir une volonté d’unification politique), ses chances de victoire seront quasiment nulles. En revanche, si son propos consiste à rechercher un partenariat accru avec la Chine, économique et commercial en particulier, comme sa visite à Hong Kong, Macao, Shenzhen et Xiamen en mars dernier en fut l’objet (sur les questions agricoles), son discours se rapproche de celui de Ma Ying-jiou, président de 2008 à 2016. Il est donc encore trop tôt pour juger des intentions de ce candidat. Mais il est certain que, comme les scrutins précédents, celui de janvier 2020 se fera dans l’ombre de la relation avec la Chine continentale.

Taïwan a récemment conclu une nouvelle commande d’armes avec les États-Unis. La Chine a annoncé le 12 juillet des sanctions envers les entreprises américaines impliquées dans cette transaction. Que signifient ces menaces pour Washington et Taipei ?

Les États-Unis sont, avec la Chine, l’autre grand acteur qui va jouer un rôle dans cette élection taïwanaise, et une fois encore, l’article du New York Times ne fait que le démontrer. S’il est inutile de revenir ici sur la longue relation entre Washington et Taipei, il est en revanche important de signaler quelques faits récents. D’abord l’échange téléphonique entre Tsai Ing-wen et Donald Trump au lendemain de l’élection de ce dernier, en novembre 2016, et conséquence d’un balai d’élus républicains à Taïwan entre l’élection de Tsai en janvier et celle de Trump en novembre. Cet échange téléphonique très médiatisé était une première, et un geste symbolique fort, puisque le président américain, peu au fait des réalités géopolitiques asiatiques, avait ensuite critiqué le statu quo inter-détroit. Ensuite, les (énièmes) ventes d’armes américaines à Taïwan, justifiées par la défense face aux velléités chinoises. Enfin, et de manière plus événementielle, la visite de Tsai Ing-wen aux États-Unis (non officielle, statut de Taïwan oblige) et ses appels répétés, et sans doute justifiés, à un plus grand soutien des États-Unis. Le contexte politique dans la région et sur le sujet de la relation avec la Chine est celui que l’on connaît, avec des pressions diplomatiques et économiques que Pékin fait peser sur Taipei, et la question de Hong Kong, dont l’incidence sur le scrutin taïwanais sera évidente. Les États-Unis, par ailleurs engagés dans un bras de fer sur tous les sujets avec la Chine (et qui a débuté bien avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump), vont chercher à favoriser l’élection du candidat qu’ils estiment le plus hostile à Pékin, et c’est Tsai Ing-wen.

Taïwan est considérée comme une province sécessionniste par Pékin et reste peu reconnue au niveau international. La Chine n’excluant pas une réunification par la force, quelles sont ses velléités pour les années à venir ? Taïwan aurait-elle les moyens de résister ?

S’il est nécessaire de faire mention des manœuvres américaines à Taïwan, justifiées par les ventes d’armes et la lutte d’influence avec Pékin, c’est évidemment surtout du côté de la Chine que les regards inquiets se tournent. Depuis l’élection de Tsai Ing-wen, la Chine s’est engagée dans une vaste campagne de dénigrement de l’exécutif taïwanais, et c’est la Chine qui a rompu les contacts. Isolement diplomatique accru, humiliations récurrentes dans les instances internationales, limitation du nombre de touristes chinois à Taïwan, ou encore l’annonce de mesures de rétorsion contre des entreprises travaillant avec Taïwan dans des secteurs jugés hostiles à Pékin sont la concrétisation d’une politique de sabotage. Les discours va-t-en-guerre, notamment celui de Xi Jinping début janvier, s’ajoutent à ces manœuvres délétères et attisent un nationalisme chinois qui reste obsédé par la question taïwanaise. Les élections municipales en 2018 avaient déjà été marquées par une ingérence de Pékin, et cette tendance ne va que s’amplifier avec le scrutin présidentiel. Pour la Chine, l’équation est simple, le KMT (jugé plus conciliant) doit revenir au pouvoir. L’élection de janvier 2020 sera ainsi, en plus d’une traditionnelle confrontation démocratique entre deux visions de Taïwan et sa société, une lutte à distance entre Pékin et Washington.

The Row over France’s Digital Tax Signals a New Chapter in US-EU Trade Bargaining

Mon, 15/07/2019 - 12:49

The introduction of a revenue-based tax on digital giants by the French government has sparked condemnation on the part of the U.S. administration, and threats of trade retaliation, starting with an official investigation. European divisions had already led to the abandonment of an EU-wide digital tax. While EU-US tensions had so far centred on German exports, how will this new episode affect the political dynamic in Europe on trade issues? An interview with Rémi Bourgeot, economist and associate fellow at IRIS.

While the US administration threatens to retaliate against countries that would put in place a digital tax harmful to its tech giants, Donald Trump seems to also have in mind trade negotiations with the EU in general and a reform of international taxation. Is the procedure against France’s digital tax part of that broader strategy?

So far, US trade tensions with the EU had centred on Germany’s car exports and its trade surplus in general. Against this background, Donald Trump has also accused the ECB of excessively weakening the euro’s exchange rate, through its unconventional policies. Although the digital tax appeared to be a minor topic in EU-US relations compared with the dispute over the euro’s exchange rate and the trade surplus, the US administration has nevertheless been critical of European plans to implement a digital tax on revenue since the debate was initiated among EU member states.

While those vocally opposing the digital tax in Europe were mostly smaller northern member states, the US stance seemed to find a particular echo in Berlin, where the government, despite adhering to a plan devised with France, showed caution in order to avoid escalating trade tensions with the Trump administration over car exports. Since EU-wide plans for a digital tax have been ditched, it is not surprising to see Donald Trump oppose similar plans at the national level, notably in France.

Until last year, whenever the US president criticized Germany for its trade surplus, French ministers were among the first to reply and rebuke the accusations. Meanwhile, Franco-German relations entered a delicate phase when it became clearer that French-led plans for a deeper integration of the Eurozone were being rejected by Berlin. A show of European cohesion against Donald Trump’s attacks on France’s digital tax is therefore unlikely. Similarly, Emmanuel Macron’s government will probably be less inclined in the coming months to defend Germany’s trade surplus. Europe’s increased divisions could give the US administration more room to try and accelerate trade talks with the EU, the idea of which Emmanuel Macron however rejected three months ago, arguing that the US would first have to re-join the Paris climate accord.

The digital tax, whether at the EU or national level, has been criticized as it targets revenues rather than profits and raises issues of double taxation. Although it has turned into a political symbol, it was designed as a mere intermediate step until a broader and more sustainable deal is reached in order to reform international taxation. While the introduction of a digital tax by various governments is intended as a levy in these talks, Donald Trump’s attacks are similarly meant to neutralize this possible advantage, having in mind negotiations both on trade and taxation.

His administration has shown some willingness to open a negotiation on international taxation which promises to focus, at least initially, on US companies like Amazon. While tackling the French and European projects to tax digital revenues, Donald Trump however often appears critical of digital giants in the US.  The strategy seems to consist in accepting the principle of these negotiations in order to quickly extend their scope beyond the issue of the digital economy, arguing that the borders between economic sectors are now very porous, and thus to engage in a much broader bargaining, on the taxation of international economic exchanges in general.

Talks on taxation and trade are therefore closely related. The US administration has raised the idea, in order to indirectly take into account the commercial activities of international companies in a given country, of developing a tax dependent on marketing expenditure for that country. This idea evokes more a transitional mechanism, like digital taxes introduced elsewhere, than a long-term model at the global level. From a European perspective, while this approach naturally frustrates major exporting countries such as Germany, targeting marketing spending could also be problematic for other countries and sectors, particularly for French and Italian luxury goods.

The OECD, which has a clear authority in the study of tax evasion, has succeeded in involving a very large number of countries in the process of initiating negotiations on international taxation. However, it is necessary to appreciate the complexity of the negotiations on this issue, especially since it is coupled with trade. While governments finally share a common will to preserve their tax base, with sometimes similar concerns, the very definition of the scope of the negotiation is still far from being resolved.

The EU had previously suspended the project for a European digital tax, leading instead to a series of national initiatives. How much divided are EU member States on this issue?

Four northern European countries (Denmark, Sweden, Finland, Ireland) expressed their strong opposition to the proposed European tax on the turnover of large companies in the digital sector. On the other hand, a majority of member states, the largest ones in particular, supported this tax. However, they were less united than at first sight, which made it all the more difficult to achieve the unanimity required in fiscal matters. The tax plan that was rejected in March was already a reduced version of the scheme that had already been discussed at the end of last year. Despite retaining the 3% rate, this version excluded from the tax base revenues from data sale and platform fees and focused on advertising revenues alone.

The four countries opposed to the digital tax have a small domestic market and are highly dependent on exports or international revenues more generally, which, under the current system, overshadow the very limited revenues that the European digital tax would have offered them. Sweden also sought to defend the success of its national digital companies, based on the model of music streaming companies like Spotify, while pointing to the general risk of double taxation. As for Ireland, it was a matter of preserving its model consisting in hosting the European headquarters of large international groups by means of a low corporate tax rate, which encourages companies to declare a significant portion of their profits in Ireland rather than in the European countries where the gain is generated.

Several countries such as France, the United Kingdom, but also Italy and Spain have worked on the introduction of a digital tax at the national level. What are the different approaches to this issue?

The European countries which have at some point made preparations for a national digital tax (France, Italy, Spain, United Kingdom, Austria) have considered variants relatively close to what had been discussed at the EU level in the months before the development of what appeared, before its rejection, to be a short-term consensus solution. These governments have considered thresholds similar to those of the European initiative and a broader set of services than advertising revenues alone, including data sales and platform fees in particular. The French government, which intends to make the tax retroactive to the start of the year, expects tax revenues of around 400 million euros this year and just over 600 million by 2021. These estimates, however modest the figures might already be, are often considered overoptimistic.

Governments embarking on this type of taxation naturally seek to engage in a negotiation both with the global companies concerned, and with other governments, against the backdrop of the negotiations that will take place within the OECD framework. A diverse group of countries in the world are following this path, whether the EU member states mentioned above, Australia, New Zealand, India, or Singapore – which indicates the general nature of the concerns behind digital taxation.

The difficulties and then the confirmation of the failure of the intermediate stage in Europe led to a preference for a global negotiation at the OECD rather than a new European initiative. In any case, the ultimate aim is to redefine the distribution of digital-related tax revenues among governments, but according to a model that should probably continue to be based on profits, or at least to take them into account. Despite the idea of trigger thresholds in current digital tax projects, the concept of revenue-based taxation raises fundamental problems that led most governments to set it aside at some point in their economic history. The current tax should therefore be considered as no more than a temporary tool.

On the one hand, digital tax projects have an important political dimension, in that, despite the relatively small amounts at stake at this stage, governments can find an opportunity to send an equalitarian message to the public. On the other hand, policy makers must address a longer-term economic question about fiscal models in a context of upheaval in commercial activities and their geographical anchoring. In this perspective, the digital tax represents the beginning of a more general debate. The current superposition of digital tax plans and the more general ambition to review international tax models in the longer term does, however, create a great deal of confusion.

« Le monde en cartes – Méthodologie de la cartographie » – 3 questions à Matthieu Alfré et Christophe Chabert

Fri, 12/07/2019 - 12:46

Matthieu Alfré est diplômé d’HEC, de Sciences Po et de la Sorbonne, il enseigne actuellement en classes préparatoires et conseille des entreprises privées avec Alma Conseils. Christophe Chabert, diplômé d’HEC, est le fondateur du site www.mindthemap.fr. Ils répondent aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de leur ouvrage « Le monde en cartes – Méthodologie de la cartographie » aux éditions Autrement.

La cartographie est-elle indispensable pour les enseignants ?

La cartographie est un outil indispensable pour tous les enseignants en histoire, en géopolitique et, à plus forte raison, en géographie. En disant cela, nous faisons notamment référence à la pensée de Philippe Pinchemel qui rappelle à juste titre que « pendant des siècles les géographes étaient des cartographes » (Géographie et cartographie, réflexions historiques et épistémologiques). La cartographie apparaît aussi indispensable pour les enseignants à deux niveaux, d’abord, dans le rapport conceptuel à leur propre discipline, ensuite, dans le rapport personnel à leur style d’enseignement.

D’une part, la cartographie conserve toute sa pertinence pour parfaire et actualiser l’appréhension des matières que nous enseignons avec passion. Croiser les cartes des journaux, des revues spécialisées et des meilleurs cercles de réflexion, comme l’IRIS, nous permet de bien documenter les évolutions récentes du monde. En outre, et nous l’avons remarqué en concevant et réalisant Le monde en cartes, produire nos propres cartes nous fait gagner autant en clarté qu’en pertinence pour appréhender encore mieux nos propres disciplines.

D’autre part, en nous appuyant sur cette approche cartographique, nous sommes plus à même de gagner en impact auprès des étudiants. D’abord, parce que les cartes restent l’un des meilleurs vecteurs de compréhension pour eux. Dans notre civilisation de l’instantané, nos étudiants sont sensibles à la « rhétorique de l’image » décrite par Roland Barthes. Ensuite, parce qu’elles leur permettent de s’entraîner à bien des épreuves écrites et orales qu’ils auront à connaître. Qu’il s’agisse de réaliser un croquis au baccalauréat, autant qu’à HEC Paris, ou de commenter des documents géographiques à l’oral de l’agrégation, les occasions de préparer les étudiants avec des cartes sont nombreuses.

Indispensable, édifiante et percutante, la cartographie demeure le support privilégié pour réaliser notre mission dans l’enseignement et la formation.

Comment définir une bonne carte ?

Les cartes font partie de notre quotidien. Il en existe une grande variété dont les objectifs peuvent être très divers. La réalisation de cartes ou croquis est une épreuve souvent redoutée dans la mesure où il est attendu des candidats de démontrer de multiples compétences. Nous allons ici passer en revue certains éléments permettant d’évaluer la qualité d’une carte dans le cadre des concours.

Avant toute chose, quatre éléments sont indispensables : un titre, une orientation (indiquer le nord), une légende organisée et une échelle (le fameux « TOLE »). Il est important de rappeler qu’il s’agit d’un travail de représentation de phénomènes. Les éléments choisis devront rendre compte de la structure et de l’organisation de l’espace ainsi que des dynamiques des territoires.

La légende se doit d’être rigoureuse, synthétique et de répondre au sujet posé. On jugera la carte sur sa lisibilité, sa clarté et la précision des localisations (nom de pays, de villes, mers et océans, massifs montagneux etc.). Le choix des figurés et des couleurs avant la réalisation de la carte est une étape essentielle qui demande un peu d’entraînement, et de bon sens. Il faut éviter les superpositions hasardeuses d’éléments rendant la carte illisible, respecter certaines conventions (s’en tenir aux formes géométriques de base pour les figurés ponctuels par exemple) et veiller à la symbolique des couleurs (libéralisme en bleu, communisme en rouge etc.).

Une carte est un élément visuel qui répond à des logiques différentes d’un texte. Elle doit attirer l’œil par son esthétisme, d’où la nécessité de s’appliquer. Une excellente carte permet au lecteur de saisir les messages principaux et les grandes dynamiques représentées avant même la lecture du contenu de la légende. Surtout, elle donne envie de se plonger dans le sujet, d’en savoir davantage et de se questionner.

Une carte est un instantané à un moment t, rapidement caduque. Son message est toujours biaisé par les choix faits par le cartographe. En définitive, la bonne carte est celle qui suscite le débat et appelle à en réaliser d’autres !

Quelle est la bonne articulation entre le commentaire et la carte ?

L’articulation entre le commentaire et la carte s’apparente à un dialogue fécond qu’il appartient au commentateur de construire avec intelligence. Pour réaliser au mieux le commentaire d’une carte, il ne faut ni produire une paraphrase servile de la carte, ni s’enfuir dans un découplage stérile entre les mots et les images. Le commentateur peut se donner pour fil directeur de toujours conjuguer le poids des mots avec le choc des cartes.

Conscient de cet impératif d’équilibre, nous proposons une approche intégrée du commentaire de cartes dans Le monde en cartes – Méthodologie de la cartographie. Ainsi, l’introduction de la section (« Les enjeux ») explique la raison d’être de nos choix de cartes. Chaque chapitre est subdivisé en cinq cartes essentielles et complémentaires. Chaque carte est introduite par une justification du sujet, préparée par une explicitation de la problématique, analysée par un commentaire soulignant les faits marquants et, enfin, prolongée par des perspectives plus larges. Alors que le commentaire est centré sur des enjeux et des défis, la carte les met en image avec des illustrations choisies.

Au retour de la mission Clemenceau, le porte-avions Charles de Gaulle comme outil de puissance et d’influence

Thu, 11/07/2019 - 17:35

Alors que le porte-avions Charles de Gaulle avait été immobilisé pendant près de 19 longs mois entre février 2017 et septembre 2018, son premier déploiement opérationnel de longue durée, la mission Clemenceau aura suscité un intérêt certain. Escorté par un groupe aéronaval conséquent (GAN), la Task Force 473, composée des frégates Forbin, Latouche-Tréville et Provence, du bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR) Marne et d’un sous-marin nucléaire d’attaque, le porte-avions Charles de Gaulle a ainsi parcouru la Méditerranée et l’océan Indien pour contribuer au rayonnement des armées françaises.

Si la mission Clemenceau ne constituait évidemment pas le premier déploiement long de ce type du Charles de Gaulle – on se souviendra de l’opération Bois-Belleau et des missions Arromanches –, elle représentait pour la Marine nationale et l’ensemble des armées françaises un enjeu conséquent, le porte-avions devant faire la démonstration de ses capacités renouvelées après un arrêt technique majeur (ATM2) ayant mobilisé, à travers l’entreprise Naval Group, la Direction générale de l’armement (DGA) et le Service de soutien de la flotte (SSF), jusqu’à 2 100 personnes, pour un budget avoisinant les 1,3 milliard d’euros. Adapté au « tout Rafale » après le retrait des derniers Super Etendard Modernisés (SEM) en 2016 et désormais doté de capacités mises à jour, le porte-avions Charles de Gaulle a retrouvé son rôle de navire amiral de la Marine nationale.

La mission Clemenceau contribuait à trois objectifs concomitants. Il s’agissait d’une part et comme évoqué plus tôt, d’acter la remontée en puissance du Charles de Gaulle, ce bâtiment constituant toujours l’unique porte-avions n’employant pas d’avions à atterrissage vertical d’Europe, mais aussi, d’autre part, de multiplier les exercices aux côtés de marines militaires alliées et partenaires. Enfin, la Task Force 473 aura directement contribué à l’action de la France au Levant en participant à l’opération Chammal, son groupe aérien embarqué (GAE) représentant 25 aéronefs, dont 20 Rafale Marine prenant part aux opérations aéronavales françaises dans la région, encore une fois aux côtés de marines alliées et avec le soutien de la frégate antiaérienne danoise Niels Juel.

Dans l’ensemble, la mission Clemenceau aura été placée sous le signe de la diplomatie navale en assurant, à travers diverses missions, la promotion et la sauvegarde des intérêts français via le déploiement des bâtiments de la Task Force 473. La participation de bâtiments militaires européens à cette mission, en ce sens, peut être interprétée comme une démonstration de l’attachement de la France au multilatéralisme. De la même façon, les exercices Varuna et La Pérouse de mai 2019 aux côtés des marines indienne, australienne, japonaise et états-unienne ont permis, tout en contribuant à l’amélioration des capacités opérationnelles françaises, de mettre en scène les bonnes relations qu’entretient Paris avec une série de puissances de l’Indopacifique.

La diplomatie navale française est une déclaration : elle repose sur une démonstration de force censée illustrer l’attachement de l’État français à certains principes internationaux incontournables et en l’occurrence au droit de la mer, tel qu’encadré par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM ou UNCLOS) à laquelle adhèrent 150 pays à ce jour. De nombreux États considèrent aujourd’hui les actions entreprises par Pékin en mer de Chine comme une violation directe du droit de la mer, la construction d’îlots artificiels devant conduire la Chine à revendiquer in fine une souveraineté exclusive sur de larges espaces maritimes dans l’Indopacifique. En ce sens, la mission Clemenceau, dans sa dimension pacifique, s’inscrit dans une opposition directe à la politique du fait accompli, le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle, navire amiral de la Marine nationale, attestant du sérieux de la position française sur le sujet. Par ailleurs, la présence française dans l’Indopacifique n’est pas seulement liée à des considérations internationales : dans le sillage de l’essor dans la région de nouvelles puissances navales, la France doit assurer la sécurité de ses territoires ultramarins et des zones économiques exclusives (ZEE) qui en dépendent.

Entre autres illustrations de cet état de fait, la participation de la ministre des Armées, Florence Parly, au Shangri-La Dialogue (SLD) en parallèle d’une escale du Charles de Gaulle à Singapour, témoigne bien de la façon dont un outil militaire peut appuyer, par sa seule présence, une action diplomatique plus conventionnelle. La mission Clemenceau, en ce sens, illustre l’intérêt croissant de la France pour l’Indopacifique, un espace maritime représentant une part conséquente des échanges commerciaux mondiaux où se jouerait, à travers la réémergence de la Chine et la multiplication des tensions internationales, le destin du monde. La France s’oriente ainsi vers un approfondissement de ses relations avec l’Inde, l’Australie et les États-Unis, mais aussi avec le renforcement de sa coopération avec le Vietnam et le Japon, dans l’objectif de contenir l’émergence d’une Chine bleue convaincue de la nécessité de s’imposer sur les mers. La France entretient d’ores et déjà avec deux de ces acteurs une relation privilégiée : avec l’Inde à laquelle elle fournit des Rafale et surtout avec l’Australie, qui s’équipera à l’avenir de Barracuda, un modèle de sous-marins d’attaque comparables aux futurs Suffren français, mais disposant d’une propulsion conventionnelle.

Important succès pour la diplomatie navale française, la mission Clemenceau aura vu le déploiement d’une demi-douzaine de bâtiments et de plus d’un millier de personnels militaires français pour quatre mois. Pour autant, ce succès ne peut totalement occulter les limites de la stratégie de défense française dans l’Indopacifique où les effectifs et les moyens français d’être réduits malgré de récents efforts. Pour être viabilisée, la présence française dans l’Indopacifique devra nécessairement s’appuyer sur le déploiement renouvelé de forces permanentes, un effort que la France ne pourra consentir sans revoir au préalable à la hausse ses dépenses militaires pour pouvoir se doter, in fine, de nouveaux bâtiments, de nouveaux systèmes, mais aussi de nouveaux équipages.

Pourquoi un défilé militaire le 14 Juillet ?

Thu, 11/07/2019 - 16:19

Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, évoque le débat autour de la parade militaire du 14 juillet.

« L’Iran a montré qu’il respectait le droit international, pas les États-Unis »

Thu, 11/07/2019 - 15:05

Pourquoi l’Iran a-t-il décidé de violer l’accord sur le nucléaire iranien ?

La stratégie iranienne vis-à-vis de l’accord sur le nucléaire iranien a changé depuis que les États-Unis se sont retirés de l’accord, en mai 2018. Malgré les sanctions économiques réimposées par Washington, Téhéran a continué à respecter l’accord durant un an, tout en continuant à demander de l’aide aux Européens pour contourner les sanctions. Sans réponse de leur part, l’Iran, dans une crise économique profonde, a donc mis en place un nouveau rapport de force même si la situation ne lui est pas très favorable. L’objectif de cette posture plus agressive est double : montrer aux États-Unis que leur politique a un coût et que la passivité de l’UE ne peut plus durer.

Les Européens peuvent-ils encore réagir ?

L’Iran est l’un des seuls pays à avoir respecté l’accord depuis le début et les Européens en sont conscients. Ils doivent donc prendre les mesures nécessaires vis-à-vis des Américains car l’Iran n’attend pas que des paroles, mais aussi des actes. Les Européens, en particulier l’Allemagne et la France, sont au pied du mur et ont un rôle-clé à jouer.

Qui soutient l’Iran aujourd’hui ?

Contrairement au discours narratif des États-Unis, l’Iran est beaucoup moins isolé qu’il y a quarante ans même si ses alliances ont changé. Aujourd’hui, Téhéran peut compter sur l’Irak, le régime de Damas, le Qatar, le Pakistan, l’Inde, ou encore son allié traditionnel chinois, seul pays à lui acheter du pétrole. L’Iran a gagné en crédibilité car il a montré qu’il respectait le droit international, contrairement aux États-Unis.

Combien de temps l’Iran peut-il tenir si les sanctions économiques restent les mêmes ?

L’Iran, qui possède près de 100 milliards de dollars de réserves, va essayer de « tenir » jusqu’aux prochaines élections présidentielles américaines. Aujourd’hui, la seule chose qui pourrait faire bouger les choses, c’est que les États-Unis annoncent officiellement une levée des sanctions tout en revenant dans l’accord. A part cela, les Iraniens ne vont pas céder. Il faudrait notamment que les Iraniens voient leurs exportations pétrolières, qui ont reculé de 2,3 millions barils par jour en 2017 à 400000 en juin 2019, se redresser.

Il semble peu probable que les États-Unis reviennent dans l’accord…

Oui. Donald Trump reste effectivement sur la même ligne et c’est très dangereux.

La posture de Donald Trump rappelle d’autres guerres comme celle d’Irak en 2003. Ces deux situations sont-elles comparables ?

Pas vraiment. Les Américains voulaient faire la guerre contre l’Irak après les attentats du 11 septembre, ce qui n’est pas le cas avec l’Iran aujourd’hui. En revanche, certains éléments dans l’entourage de Donald Trump sont particulièrement inquiétants. Le Conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, qui a encouragé la guerre contre l’Irak en 2003, ne rêve par exemple que d’une attaque contre l’Iran. Le Secrétaire d’Etat Mike Pompeo, dont la logique anti-iranienne est absolue, adopte pour sa part une position très « va-en-guerre ». Lors d’une allocution au Congrès, il a d’ailleurs récemment affirmé que l’Iran était allié au groupe Al-Qaïda. Or, selon la loi américaine, il n’y a pas besoin d’autorisation du Congrès pour attaquer un groupe lié à cette organisation terroriste. La stratégie américaine est dangereuse. On commence à préparer la guerre et n’importe quel incident pourrait dégénérer.

Cette période dangereuse profite-t-elle aux radicaux en Iran ?

Oui. Les radicaux ont en plus en plus de pouvoir, en partie grâce à la stratégie américaine. Le président modéré Hassan Rohani a été élu sur la promesse de sortir son pays de la crise économique et nucléaire, notamment grâce à la négociation. Or, l’économie s’est effondrée et le taux d’inflation dépasse désormais les 40%. Les Etats-Unis ont « piétiné »a stratégie des modérés iraniens qui n’existent plus politiquement. En revanche, les radicaux, qui ont toujours mis en garde contre un piège américaine et qui se sont toujours opposés à la signature de l’accord, gagnent en popularité. Les faits leur ont malheureusement donné raison.

La Zone de libre-échange continentale africaine est lancée, mais « tout reste à faire »

Wed, 10/07/2019 - 14:52

En quoi la Zlec est-elle innovante pour le continent africain ?

Il existe déjà huit zones de libre-échange interrégionales, dont certaines très avancées, comme en Afrique de l’Est ou en Afrique australe. Les gouvernements des pays africains ont travaillé jusqu’ici à une échelle territoriale limitée. L’innovation majeure réside dans la levée des droits de douane, qui va concerner une zone continentale immense s’étendant d’Alger au Cap [Afrique du Sud] et de Dakar [Sénégal] à Djibouti. La Zlec regroupe 54 des 55 pays de l’Union africaine – l’Érythrée étant le seul pays à ne pas y avoir adhéré.

Le projet n’est pas nouveau, il renvoie au panafricanisme des années 1960. Mais aujourd’hui, il est signé et cela marque déjà un grand pas. Il faut dire que la donne est nouvelle, car les économies africaines vont beaucoup mieux depuis l’année 2000, grâce à l’annulation de dettes massives de la part des bailleurs de fonds internationaux. De nombreux pays connaissent une croissance significative. Et il est plus facile d’engager des réformes lorsque l’on ne se trouve pas en situation de crise et d’endettement très élevé – même si la situation économique n’est pas satisfaisante sur tous les plans, notamment en matière de satisfaction des besoins essentiels des populations.

Qu’est-ce qui pourrait freiner ce grand projet d’intégration ?

Au-delà des problèmes techniques d’harmonisation des règles commerciales, il existe des tensions politiques. Par exemple, celles entre le Maroc et l’Algérie ont pour conséquence la fermeture de la frontière entre les deux pays, ce qui oblige à passer par l’Espagne pour les échanges commerciaux.

Les échanges pâtissent aussi de l’insécurité dans certaines régions comme le Sahel, en particulier entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, dans la région des Grands Lacs, ou encore dans un pays comme la Centrafrique, loin d’être sécurisé.

Le troisième grand défi est d’ordre logistique. Aujourd’hui, il coûte entre trois et six fois moins cher de faire venir un conteneur par la mer de Shanghai à Douala [Cameroun], que de transporter ce même conteneur sur la route entre Douala et N’Djamena [Tchad]. La plupart des infrastructures sont tournées vers l’exportation des marchandises en dehors du continent africain, c’est un héritage colonial. Il va donc falloir recentrer complétement les flux de marchandises à l’intérieur de l’Afrique.

Le défi est de taille car les infrastructures routières et ferroviaires sont défectueuses. À cela s’ajoute la persistance de pratiques anormales qui font encore augmenter les coûts de transport, comme des prélèvements d’argent inadéquats par des policiers ou des douaniers. L’intensification des échanges entre pays africains va devoir passer par ce qu’on appelle des corridors de développement.

La Zlec ne risque-t-elle pas de favoriser les économies les plus avancées au détriment des pays plus pauvres ?

En théorie, le libre-échange favorise tout le monde, mais quand les conditions de mobilité et de production ne sont pas égales, il y a des perdants. Les pays désavantagés sont les seize pays africains les plus enclavés car ils n’ont pas accès à la mer.

Nous avons eu le même problème en Europe, avec l’Irlande, le Portugal ou les pays de l’Est qui n’avaient pas le même niveau de développement que les Pays-Bas, l’Allemagne ou la France. C’est pourquoi nous avons mis en place le principe de solidarité qui permet de financer des infrastructures. Or cette question de la solidarité au sein de la Zlec n’est pas encore véritablement traitée.

Le 7 juillet, certains pays comme le Nigeria ont montré des réticences avant de finalement signer à la dernière minute ? Que craignent-ils ?

Le principe de la Zlec est de favoriser le « made in Africa ». Encore faut-il qu’on soit sûr que les produits échangés soient bien d’origine africaine… et c’est ce qui pose problème au Nigeria. Il faudra définir une « clause d’origine ». La règle tournera probablement autour d’un minimum de 50 % du produit issu de fabrication africaine.

Le Nigeria et l’Afrique du Sud, soit les deux plus grandes économies africaines parvenues à se construire une base industrielle, ne voudraient pas être menacés par des importations venant de pays voisins, mais dont le contenu est d’origine asiatique, brésilienne, turque ou européenne.

Lors du sommet de l’UA à Niamey, les chefs d’État africains se sont lancé le défi de réussir à créer cette Zlec, mais tout reste à faire. Au-delà de la belle photo prise dans l’enthousiasme d’un sommet, au-delà de ce volontarisme sympathique, il faudra ensuite passer à l’acte et manifester une volonté politique permettant de relever tous ces défis dans la durée. Il faudra 10 ans minimum. On le voit aujourd’hui avec la construction européenne, cela prend du temps. Plus de 60 ans après le traité de Rome, nous sommes loin d’avoir achevé complètement l’Union européenne.

Accord sur le nucléaire iranien : la riposte de Téhéran

Wed, 10/07/2019 - 14:41

Dimanche 7 juillet a marqué le début des mesures iraniennes allant à l’encontre de l’accord de Vienne, plus d’un an après la sortie des États-Unis de l’accord. Quelles conséquences sur les perspectives de négociations ? Éclairage par Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

 L’Iran applique ses menaces de ne plus respecter certains termes de l’accord de Vienne depuis ce dimanche 7 juillet en enrichissant de l’uranium à plus de 3,67%. Que cherche à faire le régime d’Hassan Rohani en contrevenant à l’accord, alors que les tensions avec les États-Unis sont au plus haut ?

Téhéran a une stratégie mûrement réfléchie et préparée depuis un moment. Il faut rappeler que pendant un an, après la sortie des États-Unis de l’accord en mai 2018, l’Iran a continué à respecter l’accord sans réagir et en voyant les sanctions américaines détruire petit à petit son économie, ce que les Iraniens ont appelé eux-mêmes la politique de patience stratégique. Pendant cette période, ils ont demandé aux Européens d’intervenir pour contrer les sanctions américaines et faire en sorte que l’accord soit respecté de leur côté. Rappelons que l’accord visait côté iranien à une diminution du développement de leur programme nucléaire, en échange d’une levée des sanctions. Avec le rétablissement des sanctions américaines sur l’économie iranienne, l’accord n’était plus respecté et les Européens n’ont rien fait. Les Iraniens ont donc décidé de changer de stratégie.

Désormais, il s’agit effectivement de montrer que la politique américaine a un coût : les Américains ne respectant plus leur partie de l’accord, les Iraniens commencent à prendre des mesures graduelles pour laisser la chance à la négociation. Le message est clair : si les Iraniens obtiennent ce qu’ils cherchent, c’est-à-dire une levée des sanctions américaines et les vrais bénéfices économiques de l’accord, les mesures que prend le pays sont réversibles. Cette stratégie a également pour objectif de mettre la pression sur les Européens et leur signifier que leur passivité n’est pas tenable. Il faut qu’ils prennent parti pour sauver l’accord et le faire respecter, qu’ils remplissent leurs obligations liées à la signature de l’accord, et qu’ils prennent les dispositions pour développer leurs relations économiques avec l’Iran et contrer les sanctions américaines.

Un commentateur iranien a très bien résumé la stratégie iranienne en disant que le régime dans son ensemble a considéré qu’en respectant l’accord et en voyant les sanctions américaines détruire complètement l’économie iranienne, il a eu le sentiment que c’était un jeu perdant-gagnant, perdant du côté iranien, gagnant du côté américain. L’idée est maintenant de transformer les rapports de force pour que ce soit ou gagnant-gagnant (les Européens et pourquoi pas les Américains réalisent que cette stratégie ne mène à rien et qu’il faut lever les sanctions américaines) ou une stratégie perdant-perdant (si l’Iran sort complètement de l’accord, tout le monde sera perdant).

 

Le président Macron s’est entretenu avec M. Rohani, tous deux souhaitant une désescalade des tensions. Les membres européens de l’accord ont-ils une marge de manœuvre diplomatique pour modérer la réaction iranienne ? La reprise des négociations est-elle envisageable ?

Du côté iranien, le message est clair, ils en ont eu assez des discussions, ils attendent des actes. Les exportations pétrolières de l’Iran se sont effondrées du fait des sanctions américaines et notamment de l’arrêt des achats de la part des entreprises européennes : elles sont passées d’à peu près 2,4 millions de barils par jour début 2018 à 400 000 barils par jour en juin 2019. Les Iraniens demandent que leurs exportations de pétrole reviennent au niveau d’avant les sanctions américaines, soit près de 2,4 millions barils par jour. Ils veulent avoir des relations économiques normales avec le reste du monde et avoir les bénéfices économiques de l’accord comme prévu.

L’Europe ne peut pas rester dans cette situation de passivité et de faiblesse quasiment affichée par rapport aux États-Unis, il en va de sa crédibilité. Il faut une véritable volonté politique, il faut accepter de s’engager, il faut que l’Europe respecte ses engagements vis-à-vis de cet accord. Il faut une volonté politique forte de le faire respecter, ce qui implique de montrer ouvertement son désaccord au lieu de simplement regretter les décisions américaines. Plusieurs stratégies sont possibles : ouvrir de véritables discussions avec les Russes et les Chinois pour voir ce qui est envisageable, voir si le mécanisme de troc INSTEX qui a été mis en place peut être développé, et demander aux États-Unis de diminuer leurs sanctions s’ils veulent des négociations avec l’Iran.

 

Quels sont les intérêts de la Chine et de la Russie dans ce dossier ? Quels sont leurs rapports à Téhéran ?

La Chine, la Russie, l’Europe et le gouvernement américain à l’époque d’Obama voyaient l’intérêt de signer cet accord, l’idée étant de limiter la prolifération nucléaire et d’avoir la garantie que le programme nucléaire iranien reste civil pour au moins 10-15 ans. Donc les gouvernements chinois et russe voyaient cet accord comme une très bonne base sur laquelle on pouvait envisager de discuter avec l’Iran tant sur la poursuite de cet accord, que sur d’autres sujets.

Les Russes ont relativement développé leur commerce avec l’Iran, mais c’est surtout la Chine qui est quasiment le seul pays qui continue à acheter du pétrole iranien. Des signataires de l’accord de 2015, ce sont les Chinois qui ont le plus respecté leurs engagements. De ce point de vue, on peut considérer la Chine et la Russie comme des alliés de l’Iran.

La Chine a des liens assez forts avec le régime depuis la révolution iranienne, qui s’expliquent par des liens historiques. Il y a en effet un intérêt stratégique pour le gouvernement chinois d’avoir un partenaire comme l’Iran qui peut fournir du gaz et du pétrole dont la Chine a fortement besoin ; c’est également un marché relativement important pour les entreprises chinoises. Dans ses rapports avec les États-Unis, Pékin marque son territoire en ayant un partenariat stratégique avec Téhéran.

Pour ce qui est des rapports entre Moscou et Téhéran, ils ont su nouer des partenariats stratégiques ponctuels comme sur la Syrie, pour des raisons qui leur sont propres. De plus, la Russie joue la carte de l’Iran dans ses rapports avec les États-Unis, un peu comme la Chine, c’est-à-dire que l’alliance avec l’Iran permet d’avoir une carte à jouer dans ses rapports de force avec Washington. L’Iran est également un pays important pour la Russie, car elle peut s’appuyer sur ce pays pour lutter contre l’extrémisme sunnite qui est un vrai danger pour la Russie.

Les partenariats stratégiques avec la Chine et de la Russie permettent à l’Iran d’avoir leur soutien dans la crise actuelle. La Chine et la Russie ont ainsi clairement énoncé qu’elles considéraient les mesures prises par l’Iran pour sortir de l’accord comme la résultante de celles des États-Unis en mai 2018 et de la réimposition des sanctions américaines.

Bonnet d’âne

Fri, 07/06/2019 - 14:42

Alors que Donald Trump s’apprête à gracier impunément des militaires américains condamnés pour crimes de guerre, les démocrates s’enlisent quant à eux dans une opposition stérile et old school.

Ne voulant pas admettre que la bataille autour du dossier russe est en grande partie perdue auprès de l’opinion, Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, continue à s’y accrocher. Ce qui n’a pour résultat que de victimiser chaque jour un peu plus Trump aux yeux de ses sympathisants pour qui l’affaire a été classée avec le rapport Mueller.

Pelosi et consorts n’ont toujours pas compris que nous n’étions plus dans les années 80 et qu’avec la révolution Trump nous en étions malheureusement aujourd’hui arrivés à l’âge de la politique des excès, âge où tous les coups sont permis.

Âgée de 79 ans, Nancy Pelosi n’a pas non plus perçu les changements psychologiques majeurs qui se sont opérés dans la mentalité américaine depuis la crise financière de 2008 et la montée des populismes dont Trump est le plus évident des symptômes. Elle se refuse donc à lâcher un peu de lest sur le dossier russe et à frapper en dessous de la ceinture, là où ça fait vraiment mal. C’est à dire en ce qui concerne Trump, les femmes et la santé mentale.

C’est bien connu, Donald Trump n’appréciait guère feu John McCain, ancien sénateur républicain et héros américain de la guerre du Vietnam. « Je n’ai jamais été un grand fan de John McCain et je ne le serai jamais », avait notamment déclaré le président américain. Et le mépris était réciproque. Avant de mourir d’un cancer au cerveau en août 2018, McCain avait demandé à ce que Trump n’assiste pas à ses obsèques.

Dix mois après son décès, la haine du président américain envers l’ancien sénateur ne s’est visiblement pas atténuée. Quelques jours avant la visite de Donald Trump au Japon, qui s’est tenue du 25 au 28 mai, la Maison Blanche a demandé à ce qu’un navire américain baptisé John-McCain ne puisse pas être vu par Donald Trump.

« L’USS John-McCain ne doit pas être à portée de vue », a ordonné avant la visite présidentielle un haut responsable militaire américain dans un email officiel.

De leur côté, et afin d’éviter le moindre risque, les membres de l’équipage, qui portent généralement des casquettes où est inscrit le nom de McCain, ont eu droit à un jour de congé lors de la visite de Donald Trump.

On est ici en plein délire ! Après que la chose a été rendue publique, Donald Trump a dit ne pas être au courant. Possible, mais cela ne change rien au fait qu’il est évident que de telles précautions n’auraient jamais été prises pour un homme totalement sain d’esprit ! Rien que cela justifierait de la part des démocrates une demande d’investigation sur la santé mentale du président.

Et que dire du fait que Trump ait récemment soutenu à plusieurs reprises et sans raison que son père était né en Allemagne, alors qu’il sait très bien ainsi que tout le monde que Fred Trump est né à New York en 1905 ! C’est son grand-père Frederick Trump qui est né en Bavière en 1869 et qui a émigré aux États-Unis en 1885…

Même s’il ne s’agissait pas ici d’un symptôme de sénilité précoce mais, ainsi que le prétendent les défenseurs du président américain, uniquement d’une bravade supplémentaire, cette « anecdote », parmi des dizaines d’autres similaires, ne serait-elle pas en elle-même une preuve de troubles de plus en plus manifestes ? Ne justifierait-elle pas elle aussi une investigation ? Le premier PDG venu sujet à un tel comportement aurait déjà été remplacé et envoyé en maison de repos avec la bénédiction de son conseil d’administration !

Mais non, pour Madame Pelosi, il ne serait pas élégant d’aller sur ce terrain. Encore moins de murmurer le mot impeachment. Le dossier russe, vous dis-je ! Le dossier russe ! …

Résultat et suprême ironie, le Donald qui lui ne s’embarrasse pas de ce genre de principes et a bien compris les goûts de l’époque, vient de twitter une vidéo dénonçant la sénilité de Pelosi !

Vidéo qui s’est avérée être truquée, mais peu importe, le mal a été fait et il sera maintenant difficile aux démocrates d’attaquer sur le même terrain…

Quant à l’élection présidentielle de 2020, elle est loin de s’annoncer sous les meilleurs auspices pour le parti de l’âne qui malgré un sursaut prévisible et au final assez modeste aux élections de midterm de l’automne dernier peine à reconnecter avec l’opinion et à motiver les milieux populaires.

Comme la plupart des partis qui se disent de gauche ou se veulent progressistes, le parti démocrate américain est incapable depuis plus d’une génération de mettre en place, ou même de proposer, les vraies réformes économiques et sociales nécessaires. Cela essentiellement par peur de déplaire à ses donateurs milliardaires ainsi qu’à l’électorat centriste, mais aussi tout simplement par manque de vision et de conviction. Résultat, la gauche américaine, comme la plupart des gauches occidentales, a abandonné la lutte pour les plus démunis au profit d’une démagogie souvent écœurante et de réformes sociétales qui ne répondent pas toujours aux attentes de la population. Loin s’en faut.

« Ce n’est pas en débaptisant Columbus Circle ou en finançant la construction d’un monument hommage aux transgenres que de Blasio aidera à la lutte contre l’inégalité dans une ville où l’espérance de vie n’est pas la même d’un quartier à l’autre ! », s’insurgeait il y a quelques jours mon voisin de palier à Brooklyn, un ancien prof de lycée à la retraite, après la nouvelle annonce gadget du maire de New York.

Bref, la stratégie de l’establishment démocrate pour 2020 se résume pour l’instant en deux mots : Joe Biden.

La machine à perdre est lancée.

En effet, Joe Biden, aimable vice-président de Barack Obama, aurait sans doute eu ses chances en 2016 s’il avait alors décidé de se présenter et non de laisser le champ libre à Hillary Clinton. Au contraire de cette dernière, il aurait pu mobiliser plus d’électeurs démocrates dans les États clés et donc battre Donald Trump. Mais le paysage politique d’aujourd’hui n’est absolument plus le même.

Alors que la vague de dégagisme en Occident bat toujours son plein, personne ne semble plus anachronique et éloigné des réalités du moment que Biden dont le programme paraît avoir été concocté dans les années qui ont suivi la mort d’Elvis. Sans parler de son côté indubitablement establishment.

Si ce dernier remporte la nomination démocrate et affronte Donald Trump en novembre de l’année prochaine, il est fort probable que le milliardaire new-yorkais rempile pour quatre ans.

Au contraire de ce qu’ont pu dire plusieurs commentateurs, seul un candidat très engagé dans le social et « hors système » comme Bernie Sanders pourrait prendre des voix sur l’électorat populaire de Trump, rallier une importante partie de la jeunesse et des communautés afro-américaine et hispanique et créer une dynamique au-delà des démocrates en faisant se déplacer pour voter un grand nombre de ceux qui ont l’habitude de rester chez eux.

Quant aux républicains modérés qui auraient pu voter Biden, soit dans ce cas ils s’abstiendraient, soit ils reporteraient leur voix sur Sanders, leur allergie à Trump étant viscérale.

Il serait ironique que ce soit la présidence Trump qui ouvre pour la première fois les portes de la Maison Blanche à un « socialiste ». Malheureusement cela n’arrivera sans doute pas. Bernie Sanders à deux handicaps : son âge, 79 ans au moment de l’élection – mais bon, après tout Joe Biden aura 77 ans et Donald Trump 74 -, et surtout la détestation que lui porte la direction démocrate, Nancy Pelosi en tête. Celle- ci fera tout pour qu’il n’obtienne jamais la nomination.

Conclusion : le plus probable à l’heure actuelle est donc que Joe Biden – ou un de ses nombreux clones parmi la vingtaine de candidats démocrates – soit nominé par le parti puis battu par Trump. Les rares choses qui pourraient empêcher cette défaite, seraient que le président milliardaire soit sérieusement empêtré dans quelque affaire judiciaire et surtout que les démocrates se décident enfin à « la guerre à outrance » afin de le démolir auprès de son électorat. C’est peut-être sale mais n’en déplaise à Nancy Pelosi, le jeu en vaut la chandelle. Car ne nous voilons pas la face, si le Donald est réélu l’Amérique ne s’en relèvera jamais complètement.

En attendant, le parti de l’âne n’a jamais aussi bien porté son nickname.

« L’instrumentalisation du conflit syrien : une réalité qui perdure »

Fri, 07/06/2019 - 12:50

Le conflit syrien s’éternise, la province d’Idlib conserve une poche de rebelles ciblée par le régime de Bachar al-Assad et ses alliés, de nouvelles frappes israéliennes ont touché la Syrie ces derniers jours. Guerre internationalisée depuis des années, peut-on entrapercevoir la fin du conflit malgré les luttes d’influence entre puissances qui persistent ? Éclairage par Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

La province d’Idlib, dernier bastion de rebelles, est bombardée depuis un mois par le régime syrien appuyé par la Russie. La guerre touche-t-elle à sa fin ?

Il faut rester prudent, mais c’est effectivement la dernière région dans laquelle se trouve une concentration de groupes rebelles, notamment djihadistes, puisqu’après leurs défaites successives à Alep fin 2016, puis à la Ghouta dans la banlieue de Damas, à Rostan, à Deraa dans le Sud et enfin à Deir ez-Zor dans l’Est de la Syrie, toutes les dernières zones d’implantation des rebelles djihadistes ont été reconquises graduellement. Le réel point de bascule se produit au cours de l’automne 2015 : à ce moment le régime syrien, assailli de toute part et sur la défensive, reçut une aide massive de la part de la Russie et de l’Iran, ce qui lui permit une reconquête méthodique des territoires perdus.

La dernière concentration de forces hostiles à Bachar al-Assad se trouve donc aujourd’hui dans la région d’Idlib. Néanmoins, la situation demeure complexe, à la fois pour des raisons militaires et pour des raisons politiques. Ainsi, la reprise d’Idlib ne sera pas une promenade de santé pour les forces restées loyales à Bachar al-Assad, aidées par leurs alliés russes et iraniens, car justement il y a une concentration de forces rebelles, composées d’une kyrielle de groupes plus ou moins importants et pour certains opposés. La principale composante est Hayat Tahrir al Cham, forte de 15 à 30 000 combattants organisés, disciplinés, hiérarchisés et qui veulent en découdre avec le régime. Les autres groupes présents sont notamment des membres du Parti islamique du Turkistan, composé de combattants ouïghours terriblement efficaces, qui ont une pratique assez systématique des attentats à la bombe humaine, et des membres du Front national de libération, fusion de groupes de rebelles parrainés par la Turquie. On estime qu’il y a environ 50 000 rebelles au total.

La Russie et la Turquie sont toujours mobilisées sur le terrain syrien. Quel est leur positionnement ? Leurs intérêts ont-ils évolué ?

Depuis déjà de nombreux mois, les Russes, les Iraniens et bien sûr le régime syrien veulent attaquer Idlib et en finir une fois pour toutes avec les rebelles. Or, la Turquie est beaucoup plus réticente. Sa première inquiétude réside dans le fait que l’amplification des combats dans cette région frontalière entraînerait une nouvelle vague de réfugiés. Nous savons qu’il y a déjà 3,5 millions réfugiés syriens en Turquie dont le nombre augmenterait probablement potentiellement de plusieurs centaines de milliers de réfugiés supplémentaires s’il y a une véritable offensive massive contre Idlib.

Ankara tente donc depuis plusieurs mois de trouver une forme de compromis qui s’était d’ailleurs illustré par l’accord de Sotchi au mois de septembre dernier avec la Russie. Il consistait à mandater la Turquie pour qu’elle tente de procéder au désarmement (pour ce qui concerne tout du moins l’armement lourd), qu’elle obtienne l’arrêt des combats, qu’elle implante des postes d’observation pour maintenir une forme de cessez-le-feu et qu’elle parvienne enfin à instaurer une bande de sécurité à la frontière turco-syrienne, dans la région d’Idlib, d’une quinzaine de kilomètres de profondeur. Or, la Turquie n’est pas parvenue à mettre en œuvre cet accord, puisque depuis la fin janvier 2019, ce sont les groupes de Hayat Tahrir al Cham qui ont repris l’initiative des combats et qui dans les faits contrôlent désormais la quasi-totalité toute la région. La Turquie se trouve ainsi aujourd’hui dans une position de relatif échec ce qui explique une marge de manœuvre réduite. À présent, elle semble rechercher une forme d’accord avec la Russie, voire avec l’Iran, qui consisterait à accepter l’offensive russo-iranienne sur Idlib, en échange d’une liberté de manœuvre pour mener son combat contre les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), liés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

C’est, entre autres, au vu de ces divergences politiques que les opérations militaires sont en réalité malaisées à mettre en œuvre. Les forces politico-militaires influentes sur le terrain ont des divergences entre elles et essaient de négocier ce qui leur semble le plus intéressant pour leurs propres intérêts nationaux. C’est pourquoi la fin de la guerre ne se conclura pas en quelques jours ou semaines, et si on devait assister aux derniers combats de la guerre civile, pour autant l’hypothétique éradication des groupes djihadistes est loin d’être achevée.

Facteur aggravant, persiste un autre dossier qui rentre en ligne de compte et qui n’est pas réglé : l’achat par les Turcs du système antimissile russe S-400, induisant des tractations qui ont lieu depuis des années. Or, la Turquie faisant partie de l’OTAN est soumise à de fortes pressions de cette dernière, tout particulièrement des États-Unis, qui voudraient l’empêcher d’acheter ces systèmes d’armement défensif à la Russie. En effet, cela signifierait qu’une partie des systèmes militaires de l’OTAN seraient accessibles aux Russes, les rendant alors partiellement inefficaces. Il y a donc de fortes pressions qui s’exercent à l’encontre de la Turquie, à la fois de la part de l’OTAN et de la Russie qui pour sa part veut absolument concrétiser cette commande militaire considérant qu’elle pourrait contribuer à affaiblir l’OTAN. Ce dossier, évidemment étranger aux enjeux proprement syriens, n’en constitue pas moins un élément de tractations entre Moscou et Ankara, la Russie étant obligée de prendre en compte les exigences turques quant à la situation à Idlib si elle veut conclure la vente définitive de ses S-400.

La présence de l’Iran en Syrie inquiète Israël et les États-Unis. Peut-on craindre des répercussions de l’escalade des tensions sur le territoire syrien entre ces différents acteurs, notamment dans le Golan ?

Il faut rappeler qu’il y a une importante présence de milices chiites liées à l’Iran sur le sol syrien et, bien sûr, le Hezbollah organisation dont on sait la proximité avec l’Iran. Cela préoccupe les Israéliens et permet de comprendre que plusieurs centaines de frappes israéliennes contre des positions tenues par des milices chiites ont été opérées. Plusieurs convois qui provenaient d’Iran – selon les Israéliens – et passaient par la Syrie pour acheminer du matériel militaire vers le Hezbollah ont notamment été pris pour cible et ont été détruits au cours des dernières années. C’est donc un sujet de tensions récurrent qui perdure, et qui s’est à nouveau décliné dans la nuit du 3 juin avec des frappes contre des positions de milices chiites à plusieurs endroits du territoire syrien (région de Damas, sud de la Syrie, et région de Homs, dans le centre). Les Israéliens prétendent que ces dernières frappes ont été effectuées en riposte à des tirs opérés sur le Golan, qui est occupé par les Israéliens. C’est éventuellement probable, mais cela indique surtout qu’il y a un bras de fer permanent et récurrent entre Israël et l’Iran, Tel-Aviv s’opposant radicalement à toute tentative d’implantation durable des Iraniens ou milices chiites liées à Téhéran sur le territoire syrien.

Téhéran, soutien indéfectible du régime de Bachar al-Assad, cherche pour sa part à pérenniser sa présence militaire en Syrie. L’Iran a perdu beaucoup d’hommes dans les combats en défense du régime, a dépensé beaucoup d’argent pour le soutenir et voudrait être payé en retour de ses efforts. Le but de Téhéran est donc de maintenir une implantation permanente en Syrie, axe stratégique entre l’Iran et le Liban, notamment le Hezbollah. Ce bras de fer entre Israël et l’Iran rentre en écho avec l’opposition plus générale entre l’Iran d’une part et Israël, certaines monarchies arabes du Golfe et les États-Unis. Une fois de plus, le théâtre syrien se retrouve ainsi l’otage de conflits beaucoup plus larges, à Idlib où il y a un jeu des puissances régionales à l’œuvre comme nous l’avons vu, mais aussi dans ce combat entre Israéliens et forces liées à l’Iran. L’instrumentalisation de la Syrie est une réalité qui perdure depuis maintenant 2011.

D’autant qu’il faut prendre également en compte aujourd’hui les désaccords entre Moscou et Téhéran, pourtant tous deux membres du groupe d’Astana. Les Russes cherchent en effet désormais une véritable solution de compromis politique : considérant qu’ils ont gagné la guerre, il leur semble essentiel de passer à la séquence de reconstruction politique et économique du pays. Or les Iraniens pour leur part restent un soutien indéfectible à l’égard du régime, ce qui n’est pas le cas des Russes. Des divergences existent donc quant aux positions respectives à l’égard du régime de Bachar al-Assad.

Une fois de plus la bataille de la paix est plus difficile à gagner que la guerre. C’est bien maintenant l’enjeu qui doit se poser dans les semaines, les mois, voire les années à venir.

F-35 japonais : renforcement face aux menaces aériennes et intégration régionale

Thu, 06/06/2019 - 14:24

 

La visite de quatre jours du président américain Donald Trump au Japon fin mai a été une étape importante sur le plan militaire. En effet, Tokyo a confirmé l’achat de 105 F-35 américains, ce qui portera sa flotte à 147 appareils et en fera une force redoutable.

La commande de ces avions furtifs de cinquième génération est constituée de 63 F-35A et de 42 F-35B (à décollage/atterrissage vertical). C’est la première fois que le Japon acquiert une telle version de l’appareil. D’un coût compris entre 89,2 et 115,5 millions de dollars par avion, cette acquisition devrait se chiffrer à plus de 10 milliards de dollars (8,9 milliards d’euros). La flotte japonaise de F-35 sera la plus importante après celle des États-Unis.

Une fois que ce système d’armes sera opérationnel, le Japon pourrait projeter une puissance aérienne considérable bien au-delà de ses côtes. Tokyo prévoit d’utiliser la variante F-35B, qui est capable de décoller et d’atterrir verticalement, sur les destroyers porte-hélicoptères de la classe Izumo au Japon. Les navires, qui ne peuvent actuellement emporter que des hélicoptères à bord, seront modifiés pour supporter les F-35. Ils deviendront alors de véritables porte-aéronefs.

Le F-35 peut changer la donne face à la menace chinoise et russe, dans une moindre mesure.

Il faut souligner que le F-35 a un faible niveau de détection (son signal radar a la taille d’une balle de golf) et pénétrerait facilement dans les espaces aériens chinois et russe (du moins pour le moment).

Même si les systèmes chinois et russe parviennent à localiser le F-35, ils auront beaucoup de mal à suivre et à cibler le chasseur furtif. De plus, au moment de la détection, le F-35 aura déployé son système d’arme embarqué, procurant un avantage décisif en première frappe sur des cibles stratégiques telles que les défenses anti-aériennes de l’ennemi.

La Chine affirme que son chasseur furtif J-20, qui a atteint sa capacité opérationnelle initiale, serait capable de relever le défi des F-35. C’est toutefois très peu probable, car le J-20 est toujours à la traîne par rapport au F-35 en ce qui concerne la connaissance de la situation sur le champ de bataille et les systèmes de propulsion, deux facteurs qui confèrent à l’avion un avantage opérationnel essentiel au combat.

Compte tenu de la supériorité du F-35 sur son rival J-20, le Japon, avec sa flotte projetée de quelque 150 F-35, posséderait une supériorité aérienne significative par rapport à la Force aérienne de l’Armée de libération du peuple.

Par ailleurs, la Russie a déployé dans la région des chasseurs Su-35. Mais, en dépit de sa manœuvrabilité et de sa puissance de frappe considérables, le Su-35 ne possède pas de fonctions furtives avancées de cinquième génération (contrairement au F-22 / F-35 et au J-20 chinois) et n’a pas de capteurs de pointe disponibles comme le F-35.

Toutefois, le crash d’un F-35A, récemment acquis par le Japon, le 9 avril 2019, puis la mise à l’arrêt de toute la flotte de F-35 qui en a découlé, soulèvent de sérieux doutes quant à la disponibilité opérationnelle de ce système d’armes révolutionnaire, ce qui suscite de nombreuses critiques.

Cet avion a jusqu’à présent été peu utilisé. Seuls les Israéliens l’ont utilisé en Syrie dans des missions opérationnelles, et dans ce contexte, sa furtivité aurait plutôt déçu. Et selon certaines sources militaires, il ne serait pas capable de contrer les systèmes anti-aériens S300 livrés à Damas par Moscou, et que possèderaient aussi Téhéran et Caracas… Or, la Chine a de tels systèmes, soit des S-300 PMU achetés aux Russes, soit son propre système de missiles sol-air HongQi 9 (HQ-9) qui est équivalent.

Pour le moment, les forces alliées possédant le F-35 pourront profiter du retour d’expérience des forces de défense aériennes israéliennes qui l’ont utilisé pour pénétrer l’espace aérien syrien pour engager des batteries iraniennes, avec succès.

Par ailleurs, les critiques du programme des F-35 ignorent le fait que tous les nouveaux systèmes d’armes sont confrontés à des problèmes dans leur phase d’introduction. Même le légendaire F-16, lancé officiellement en 1978, a été confronté à une série de problèmes techniques à ses débuts.

Compte tenu de la complexité technique du F-35, il faudrait probablement encore une décennie (après les deux premières décennies de développement) pour résoudre les nombreuses questions relatives à cet avion d’une complexité remarquable.

F-35 et intégration régionale

L’autre conséquence de l’achat massif de F-35 par le Japon est la mise en place d’une considérable flotte dans la région et l’intégration des forces aériennes locales avec celles de États-Unis.

En effet, d’autres alliés des États-Unis, l’Australie, la Corée du Sud et Singapour ont ou sont intéressés par cet appareil.

La flotte de F-35 des États-Unis et de leurs alliés sera très conséquente. Les États-Unis et leurs alliés disposeront de plus de 200 avions F-35 déployés dans la région Asie-Pacifique d’ici à 2025, selon le général Charles Brown, commandant des Forces aériennes américaines du Pacifique.

Outre le Japon, la Corée du Sud a reçu son premier F-35 en mars 2018 et prévoit d’en acheter 40.

Deux F-35A sont arrivés en décembre dernier en Australie. Il s’agit des premiers Joint Strike Fighter de la RAAF à être basés sur le territoire national. L’Australie a investi 17 milliards de dollars australiens (10,5 milliards d’euros) pour commander 72 F-35A de Lockheed Martin. Enfin, Singapour compte acheter quatre chasseurs furtifs américains F-35 pour moderniser sa flotte, a annoncé vendredi 1er mars son ministre de la défense Ng Eng Hen.

M. Brown a exprimé l’espoir de renforcer les capacités par des exercices conjoints avec les F-35 appartenant au Japon, à la Corée du Sud et à l’Australie. Par ailleurs, les liens entre Tokyo et Canberra, très étroits avec l’industrie de défense américaine, sont encore renforcés par le fait que le Japon et l’Australie sont les deux bases de maintenance pour les F-35 en Asie Pacifique.

L’ensemble renforcera l’intégration opérationnelle des États-Unis et de leurs alliés. En effet, le F35 se compose avant tout de deux systèmes informatiques embarqués : le JRE (Joint Reprogramming Entreprise), qui est une bibliothèque partagée de données sur les systèmes d’armes des adversaires potentiels distribués à toute la flotte de F35 dans le monde), mais aussi de l’ALIS (Autonomic Logistics Information System). Ce dernier dispositif est conçu pour gérer la maintenance préventive et la supply chain qui relie en permanence chaque avion à Lockheed Martin et Fort Worth aux États-Unis.

La maîtrise du système est donc totalement entre les mains de Washington puisque toutes les données techniques de vol, de maintien de condition ou de missions opérationnelles sont stockées dans des serveurs situés sur le territoire américain. Cela limite la souveraineté de chaque État client du F-35 mais cela facilite l’intégration opérationnelle entre les États-Unis et leurs alliés.

Le F-35 peut donc jouer un rôle majeur dans la supériorité aérienne des États-Unis et de leurs alliés face aux menaces russes et chinoises. Et dans ce contexte, le Japon et sa vaste flotte à terme de F-35, jouera un rôle central.

Kabul responds no more

Wed, 05/06/2019 - 17:12

What should we think of the spring maelstrom in which Afghanistan is struggling, more scattered and weakened than ever before? What words can be used to describe this exhausting, endless theatre of crisis where violence and ineptitude of actors drag their 35 million compatriots to the abyss? Forty years after the Red Army’s invasion of their country, a quarter of a century after the end of a painful civil war (1989-1992), and 18 years after the fall of the Taliban regime[1], could the Afghan population aspire to nothing but this desperate matrix of war, attacks, bad governance, corruption, hundreds of deaths and injuries, external interference and misplaced personal ambitions? Unfortunately, the observation of the transversal disaster of the moment leaves room for little optimism…

On the ground, chaos, from North to South

On April 11, even as the United Nations lifted the travel ban for a dozen Taliban leaders (to ‘facilitate’ the US-led peace talks in Qatar; see below), the Taliban insurgency ‘formalized’ the beginning of its annual spring offensive against Afghan security forces. This ultra-violent insurgency took no one by surprise; three weeks earlier (March 24), the pace of a particularly violent spring was set: in the south of the country (Helmand Province), the attack by several hundred Taliban against army and police positions in the infamous Sangin District left at least 70 people dead in the ranks of the security forces… For weeks, the North had not been left behind with suffering and fear: on March 11, during a Taliban assault on one of its bases in Badghis province, the Afghan National Army lost an entire company (about 50 men), while other units (nearly 150 soldiers in all) dropped their weapons and surrendered to the Taliban…

Since then, on the various fronts, things have not improved precisely, at least for government forces that have been exhausted, outdated and struggling with the negligence of their leaders: in the first half of May, no fewer than 160 security personnel[2] (army and police) fell under Taliban fire in the provinces of Badghis, Baghlan (Pul-i-Kumri), Paktika and Herat. Let us specify that the Taliban hierarchy has properly refused the principle of a truce in the fighting during Ramadan and further stretched its desire for chaos in the humanitarian field, by reinforcing attacks against the courageous NGOs present at the bedside of the Afghan population… On Tuesday, May 28, in Khost (East), Ghor (West) and Samangan (North) provinces, some 40 soldiers, police officers and civilians lost their lives in yet another series of Taliban attacks[3].

As if this orgy of sinister and bad news were not enough, observers have been concerned in recent weeks about the arrival in Afghanistan of fighters affiliated with another Islamic-terrorist nebula, which has been defeated in Iraq and Syria. The Islamic State (EI) is redeploying its elements to Afghanistan[4] in order to increase its ranks and preserve some of its troops. A « relocation » that obviously cannot benefit its hosts in any way whatsoever…

A pathetic and devastated political scene

If the example of harmony and national unity were to come from the Arg (presidential palace) or the Wolesi Jirga (lower house of Parliament), this would have been known long ago; in spring 2019, seven months after a legislative election that was as complicated to organize as it was to decipher the accounting results – with or without fraud… -, this constant jurisprudence continues.

On May 19, the surrealist clash that accompanied the inaugural session of the new lower house and the appointment of its speaker will speak volumes about the current deleterious atmosphere… and the serenity surrounding, in the coming quarter, the preparation of the next presidential election (September 2019), when the outgoing head of state Ashraf Ghani will run for a second term; naturally if the security conditions are right[5] for such an undertaking, on the scale of this country scarred on a daily basis by fighting and other suicide attacks…

In the meantime, in the charged atmosphere one guesses, both sides are twisting their weapons and arguments, levelling the debates even further down[6]. With a record that is at best contrasted if not very poor, the outgoing administration and its improbable unnatural two-headed leadership[7] therefore intend to convince the deserving Afghan electorate of the need to reappoint it for a new five-year term; a challenge in itself but, basically, in this Islamic Republic of Afghanistan, which has seen others at the electoral level, this would not be the first time that a head of state challenged by his constituents, his collaborators, his soldiers and police officers, and with limited credit outside national borders, has won a new mandate…

Peace talks (to say nothing of it?) in Qatar

It is in the ‘serene’ political and security context outlined above that peace talks between the Taliban leadership… and the American administration have followed one another in recent months, far from Kabul, Kandahar or Washington: Doha[8], the capital of the Emirate of Qatar, welcomes these discreet exchanges and negotiations which, at this time, remain closed to representatives of the official Afghan government, on the basis of a redhibitory injunction by the Taliban, which consider « illegitimate » the Ghani government[9]

At the beginning of May, during the 6th session of the peace negotiations[10], the exchanges would have focused in particular on the withdrawal of foreign troops (particularly US) from Afghan soil, on the guarantees (of the Taliban) against terrorism, on the prospects for talks between the insurgency and the Afghan government, and finally on the conditions for a lasting national ceasefire; one can imagine how simple the exchanges between the Taliban envoys and the representatives of the Trump administration should have been and how easy it was to reach consensus… Even though far from Doha, far from reducing the intensity of the fighting in order to create (more) favourable conditions for peace talks, the Taliban are stepping up their war effort by multiplying all over the place operations and attacks… Nothing that seems a priori contradictory in the eyes of American interlocutors and Taliban envoys, who are very comfortable in Doha…

In an offshore register here again, it should be noted that about fifteen Taliban emissaries were invited on 28 May to Moscow – a capital that is indeed familiar with the Afghan issue, increasingly involved in mediation companies in recent months – to participate in a multi-party conference on the future of Afghanistan…

At the discretion of the White House 

At the beginning of the year, the current tenant of the White House – who likes to remind us that since 2001, generous America has spent the equivalent of $780 billion in Afghanistan, including $130 billion for national reconstruction… – pleaded for a withdrawal of American (and foreign) troops[11] from Afghanistan according to a timetable stretched over 3 to 5 years. And Washington to propose to the Taliban peace negotiations that could eventually associate them with a government of national unity; provided that the latter, for their (obscure) part, « undertake » to deny access to Afghan territory to all terrorist groups seeking to attack the United States[12]. Conditions that will appear very tenuous to many observers, to use a circumstantial euphemism…

In order not to upset the sensitivity of this fundamentalist insurgency, not to further darken the national security landscape and to avoid being held accountable to public opinion, the American authorities recently suggested to the US military command in Afghanistan to stop mapping the areas of Afghan territory controlled by the government and the Taliban[13]; an initiative in many respects enlightening on the evolution of the balance of power on the ground and the chances for the population of this landlocked country to have to live under the yoke again one day soon, which we can imagine is laughing and flourishing for all, of an Islamic Emirate of Afghanistan 2.0.

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[1] Islamic Emirate of Afghanistan, 1996-2001.

[2] Afghan War Casualty Reports (3-9 May, 10-16 May).

[3] ‘’Afghan Forces Hit with Wave of Attacks on Eve of Taliban Talks’’, The New York Times, May 28, 2019.

[4] ‘’After ‘caliphate’ collapse, jihadists head to Afghanistan to plot attacks’’, AFP, April 30, 2019.

[5] Initially scheduled for July, the organization of this national election has already been postponed by two months…

[6] ‘’Ex-official Levels New Corruption Accusations at Afghan Government’’, The New York Times, May 26, 2019.

[7] Involving President Ashraf Ghani to his unfortunate challenger in the previous election (spring 2014), the Chief Executive (a kind of prime minister… without much authority) Abdullah Abdullah.

[8] Where the Taliban have had a quasi-official embassy since 2013…

[9] The visit to Doha of an Afghan delegation including government representatives ended at the last minute on April 26 after disagreements (according to the Taliban) over the composition of the delegation.

[10] ’Taliban and U.S. Start New Round of Talks in Qatar’’, The New York Times, May 1, 2019.

[11] As of May 2019, the United States is still deploying 14,000 troops to Afghanistan; 8,400 are training Afghan security forces, with others focusing on counter-terrorist missions against al-Qaida and the Islamic state.

[12] ‘’Under Peace Plan, U.S. Military Would Exit Afghanistan Within Five Years’’, The New York Times, February 28, 2019.

[13] ‘’U.S. Military Stops Counting How Much of Afghanistan Is Controlled by Taliban’’, The New York Times, May 1, 2019.

Kaboul ne répond plus

Wed, 05/06/2019 - 17:04

 

Que penser du maelström printanier dans lequel se débat, plus affaiblie que jamais, l’Afghanistan ? Quels mots employer pour décrire cet interminable théâtre de crise où la violence et l’ineptie des acteurs entraînent vers les abysses leurs 35 millions de compatriotes ? Quarante années après l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge, un quart de siècle après le terme d’une douloureuse guerre civile (1989-1992), 18 ans après la chute du régime taliban[1], la population afghane ne pourrait-elle aspirer à autre chose qu’à cette désespérante matrice façonnée de guerres, d’attentats, de mauvaise gouvernance, de corruption, de morts et de blessés par centaines, d’ingérence extérieure et d’ambitions personnelles mal placées ? L’observation du désastre transversal du moment laisse malheureusement la place à peu d’optimisme…

Sur le terrain, le chaos, du Nord au Sud

Le 11 avril, alors même que l’ONU levait l’interdiction de voyager pour une douzaine de responsables talibans (pour ‘faciliter’ les pourparlers de paix menés au Qatar sous l’égide des États-Unis), l’insurrection talibane officialisait le début de son offensive annuelle printanière contre les forces de sécurité afghanes. Cette insurrection ultra-violente ne prit personne par surprise : le 24 mars dernier, l’attaque ourdie par plusieurs centaines de talibans contre des positions de l’armée et de la police, dans le tristement célèbre district de Sangin (province du Helmand, au sud du pays), faisait a minima 70 victimes dans les rangs des forces de sécurité. Le Nord n’était pas non plus en reste de souffrances et d’effroi : le 11 mars, lors d’un assaut taliban contre une de ses bases de la province de Badghis, l’Afghan national Army perdit une compagnie entière (une cinquantaine d’hommes), pendant que d’autres unités (en tout près de 150 soldats) baissaient les armes et se rendaient aux talibans.

La situation ne s’est pas améliorée depuis, à tout le moins pour des forces gouvernementales éreintées, dépassées, aux prises avec l’incurie de leurs dirigeants : lors de la première quinzaine de mai, pas moins de 160 personnels[2] de sécurité (armée et police) sont tombés sous le feu des talibans, dans les provinces de Badghis, de Baghlan (Pul-i-Kumri), de Paktika ou encore d’Herat. Précisons que la hiérarchie talibane a refusé le principe d’une trêve dans les combats durant le ramadan et a étiré plus encore ses velléités de chaos au champ humanitaire, en renforçant les attaques en direction des courageuses ONG présentes au chevet de la population afghane… Mardi 28 mai, dans les provinces de Khost (Est), de Ghor (Ouest) et de Samangan (Nord), une quarantaine de soldats, de policiers et de civils perdaient la vie dans une énième série d’attaques des talibans[3].

Les observateurs s’inquiètent également ces dernières semaines de l’arrivée de combattants affiliés à une autre nébuleuse islamo-terroriste : défait en Irak et en Syrie, Daech s’emploie à redéployer ses éléments vers l’Afghanistan[4], afin d’y étoffer ses rangs et de préserver une partie de ses effectifs. Une ‘relocalisation’ qui ne saurait bien évidemment profiter de quelques manières que ce soit à ses hôtes…

Une scène politique pathétique et sinistrée

Si l’exemple de la concorde et de l’unité nationale devait venir de l’Arg (palais présidentiel) ou de la Wolesi Jirga (chambre basse du Parlement), il y a longtemps que cela se serait su : au printemps 2019, sept mois après un scrutin législatif aussi compliqué à organiser qu’à en décrypter les résultats comptables – avec ou sans fraudes… -, cette jurisprudence constante perdure.

Le 19 mai, la foire d’empoigne surréaliste qui a accompagné la séance inaugurale de la nouvelle chambre basse et la nomination de son speaker en dit suffisamment long sur l’ambiance délétère du moment, et sur la sérénité entourant, lors du trimestre à venir, la préparation du prochain scrutin présidentiel (septembre 2019), où le chef de l’État sortant Ashraf Ghani briguera un second mandat, si toutefois les conditions de sécurité sont réunies[5] pour une telle entreprise.

En attendant, dans l’atmosphère chargée que l’on devine, les uns et les autres fourbissent leurs armes et arguments, nivelant plus encore par le bas les débats[6]. Fort d’un bilan pour le moins contrasté sinon fort maigre, l’administration sortante et son improbable direction bicéphale contre-nature[7] comptent donc convaincre le méritant électorat afghan du besoin de la reconduire dans ses fonctions pour un nouveau quinquennat ; une gageure en soi, mais au fond, dans cette République islamique d’Afghanistan qui en a vu d’autres au niveau électoral, cela ne serait pas la première fois qu’un chef de l’État contesté à la fois par ses administrés, ses collaborateurs, ses soldats et policiers, et au crédit limité hors des frontières nationales, remporte un nouveau mandat…

Pourparlers (pour ne rien dire ?) de paix au Qatar

C’est dans le contexte politique et sécuritaire esquissé ci-dessus que des pourparlers de paix entre la direction des talibans et l’administration américaine se succèdent ces derniers mois, loin de Kaboul, Kandahar ou Washington : Doha, la capitale de l’Émirat du Qatar[8], accueille ces échanges et négociations discrètes qui, à cette heure, demeurent fermés aux représentants du gouvernement officiel afghan, sur injonction rédhibitoire des talibans, lesquels considèrent « illégitime » l’administration Ghani[9]

Début mai, lors de la ­6e session de négociations de paix[10], les échanges auraient notamment porté sur le retrait des troupes étrangères (américaines notamment) du sol afghan, sur les garanties (des talibans) contre le terrorisme, sur les perspectives de pourparlers entre l’insurrection et le gouvernement afghan, enfin, sur les conditions d’un cessez-le-feu national durable. On imagine sans peine combien les échanges entre les émissaires talibans et les représentants de l’administration Trump ont dû être simples… Ce alors même qu’à des lieues de Doha, les talibans, loin de réduire l’intensité des combats accentuaient au contraire leur effort de guerre en multipliant tous azimuts les opérations et attaques… Rien qui ne semble a priori contradictoire aux yeux des interlocuteurs américains et des émissaires talibans.

À noter également qu’une quinzaine d’émissaires talibans étaient conviés le 28 mai à Moscou – une capitale familière du dossier afghan, de plus en plus impliquée dans les entreprises de médiation ces derniers mois – pour participer à une conférence multipartite sur l’avenir de l’Afghanistan.

Au bon vouloir de la Maison-Blanche 

En début d’année, l’actuel locataire de la Maison-Blanche – lequel aime à rappeler que la généreuse Amérique a dépensé depuis 2001 l’équivalent de 780 milliards de dollars en Afghanistan, dont 130 milliards au profit de la reconstruction nationale –  plaidait pour un retrait des troupes américaines[11] (et étrangères) d’Afghanistan selon un calendrier étiré sur 3 à 5 ans. Et Washington de proposer aux talibans des négociations de paix susceptibles, à terme, de les associer à un gouvernement d’unité nationale, pourvu que ces derniers « s’engagent » à interdire l’accès au territoire afghan à tous les groupes terroristes cherchant à attaquer les États-Unis[12]. Des conditions qui apparaîtront bien ténues à nombre d’observateurs, pour employer un euphémisme de circonstance…

Pour ne pas contrarier la sensibilité de cette insurrection fondamentaliste, ne pas assombrir davantage le panorama sécuritaire national et éviter de rendre des comptes à son opinion publique, les autorités américaines ont récemment suggéré au commandement militaire américain en Afghanistan de cesser de cartographier les pans du territoire afghan contrôlés par le gouvernement et par les talibans[13], une initiative à maints égards éclairante sur l’évolution du rapport de force sur le terrain et les chances pour la population de ce pays enclavé de devoir un jour prochain à nouveau vivre sous le joug d’un Émirat islamique d’Afghanistan 2.0.

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[1] Émirat islamique d’Afghanistan, 1996-2001.

[2] Afghan War Casualty Reports (3-9 mai, 10-16 mai).

[3] ‘’Afghan Forces Hit with Wave of Attacks on Eve of Taliban Talks’’, The New York Times, 28 mai 2019.

[4] ‘’After ‘caliphate’ collapse, jihadists head to Afghanistan to plot attacks’’, AFP, 30 avril 2019.

[5] Initialement programmée en juillet, l’organisation de ce scrutin national a déjà été repoussé de deux mois…

[6] ‘’Ex-official Levels New Corruption Accusations at Afghan Government’’, The New York Times, 26 mai 2019.

[7] Associant le président Ashraf Ghani à son challenger malheureux du scrutin précédent (printemps 2014), le Chief Executive (sorte de Premier ministre, sans grande autorité) Abdullah Abdullah.

[8] Où les talibans disposent depuis 2013 d’une ambassade quasi officielle.

[9] La visite à Doha d’une délégation afghane comprenant des représentants du gouvernement a tourné court à la dernière minute le 26 avril après des désaccords (selon les talibans) sur la composition de la délégation.

[10] ‘’Taliban and US Start New Round of Talks in Qatar’’, The New York Times, 1er mai 2019.

[11] En mai 2019, les États-Unis déploient encore 14 000 soldats en Afghanistan ; 8 400 forment les forces de sécurité afghanes, les autres se concentrant sur des missions antiterroristes contre Al-Qaïda et Daech.

[12] ‘’Under Peace Plan, U.S. Military Would Exit Afghanistan Within Five Years’’, The New York Times, 28 février 2019.

[13]  ‘’U.S. Military Stops Counting How Much of Afghanistan Is Controlled by Taliban’’, The New York Times, 1er mai 2019.

« Les grands événements sportifs doivent être un levier de développement économique et sociétal »

Wed, 05/06/2019 - 15:47

À l’occasion de la Coupe du monde féminine 2019, la Fédération française de football (FFF) et la Fédération internationale de football association (FIFA) déploient une stratégie de communication visant à promouvoir le sport féminin et l’accès des jeunes filles au football.

Noël Le Graët, le président de la FFF, dit souhaiter que le nombre de licenciées passe de 160 000 (sur un total de 2,2 millions) à 300 000 d’ici à 2024. Quant à l’Union des associations européennes de football, plus connue sous son sigle UEFA (correspondant à son nom en anglais Union of European Football Associations), elle a lancé un plan sur cinq ans pour doubler le nombre de licenciées en Europe.

Accroître le nombre et la part des femmes dans la pratique encadrée et fédérale est important. L’ambition gagnerait cependant à être plus systémique : progresser vers l’égalité en matière de salaires et de primes des joueuses, de conditions de pratique dès le plus jeune âge, et de gouvernance dans les instances du sport ; faire en sorte que l’activité physique et sportive régulière augmente chez les jeunes filles et les femmes ; promouvoir l’égalité réelle dans l’ensemble de la société. On attend de cette Coupe du monde qu’elle soit un accélérateur de ces évolutions.

Progrès accomplis

Certes, des progrès ont été accomplis ces dernières années, grâce au volontarisme de quelques-uns et de quelques-unes, et parce que la loi a contraint les fédérations sportives à prendre le chemin de l’égalité. Bien sûr, le sport n’est pas une formule magique pour changer la société et les rapports sociaux de sexe. Néanmoins, il doit prendre sa part, et ce d’autant plus qu’il se prévaut de valeurs universelles de méritocratie et de respect.

L’éducation à l’égalité se fait dès le plus jeune âge et dans toutes les sphères de socialisation. L’école, dont on attend beaucoup, joue très largement son rôle avec l’éducation physique et sportive (EPS) obligatoire tout au long de la scolarité, la formation des enseignants à la lutte contre les stéréotypes de genre, sans oublier les actions des fédérations sportives scolaires (Union sportive de l’enseignement du premier degré, USEP, Union nationale du sport scolaire, UNSS), qui ont depuis longtemps fait de l’égalité des sexes une priorité. C’est aussi et surtout, outre la famille, dans les clubs, au niveau des communes que l’effort doit porter.

Or, l’exceptionnalité sur laquelle le sport (se) repose lui fournit encore un alibi pour perpétuer le statu quo, et le fossé se creuse avec la société : les attentes grandissent en matière de représentativité sociale des dirigeantes et dirigeants, et d’actions qui doivent être à la hauteur des promesses et des slogans. On ne peut néanmoins s’en tenir à la dénonciation du sexisme et, au-delà – car il serait réducteur de ne parler que de sexisme –, des habitudes genrées dans le sport. Il importe surtout de proposer des solutions.

L’application des textes existants est un premier pas. La FFF entend consacrer 15 millions d’euros à l’accompagnement des clubs amateurs pour développer la pratique féminine.

Si la formation à l’égalité se développe dans les clubs, il faut s’en réjouir mais cela n’a rien de révolutionnaire. Depuis la loi de 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes de Najat Vallaud-Belkacem, les communes de plus de 20 000 habitants, les départements et les régions doivent présenter un rapport sur leurs actions en faveur de l’égalité. C’est un levier concret qui appelle au débat démocratique. Pour envisager d’étendre cette mesure, il faudrait déjà en connaître l’effectivité : les élus locaux et leurs services s’en sont-ils emparés ?

L’évaluation des politiques publiques s’avère essentielle et permet de faire comprendre aux décideurs l’intérêt de répondre aux besoins des citoyennes et citoyens. En outre, des engagements ont été pris par le ministère des sports depuis 2012, par les plans interministériels en faveur de l’égalité femmes-hommes, notamment pour promouvoir une féminisation des pratiques dès le plus jeune âge et combattre les violences et les discriminations. Là encore, un état des lieux s’impose.

Ouvrir le regard

Il faut aussi ouvrir le regard. Aujourd’hui, on parle beaucoup d’émancipation, de pouvoir d’agir (empowerment) des filles. Ces mots ne doivent pas renvoyer qu’à la volonté individuelle mais être mis au service d’un combat collectif pour que les femmes de tous âges participent de manière active, volontaire et autonome au monde commun, pour que l’égal accès aux ressources de santé, d’éducation, d’emploi soit garanti.

Le sport, langage universel bénéficiant d’une immense médiatisation, peut être un levier de transformation sociale. Partout en France et dans le monde, des « preuves de concept » – ou démonstrations de faisabilité de projets – émanent de dispositifs participatifs, transversaux qui, en partant des besoins des populations, pourraient être un outil d’aide à la décision.

La promesse des instances nationales et internationales du football de contribuer à l’égalité de genre doit être tenue. Elles gagneraient, pour monter en expertise, à s’ouvrir davantage à la recherche universitaire interdisciplinaire, et à la recherche participative et citoyenne pour réfléchir, en particulier, aux retombées que la Coupe du monde 2019 doit avoir.

Quel a été l’impact social de la victoire des Bleus en 2018 ? La joie collective a montré la capacité de cohésion et de partage de la société française. Qu’en a-t-on fait ? Pourquoi le regard, le récit commun sur la banlieue n’a-t-il pas changé, alors que le savoir-faire des clubs de football et des bénévoles, dans les territoires, a été mis en valeur ? Les marques s’en emparent, pourquoi pas les décideurs politiques et les fédérations ?

Un vaste agenda émancipateur

Consolider l’égalité femmes-hommes dans, et par le sport, nécessite de construire, par des choix assumés d’investissement social et une gouvernance élargie, un vaste agenda émancipateur qui évite le saupoudrage de subventions et qui n’oublie ni la périphérie des centres urbains ni les territoires ruraux.

Les grands événements sportifs internationaux doivent être un véritable levier de développement économique et sociétal, transversal et durable, dont les effets seront mesurables et tangibles pour les populations et auquel celles-ci pourront prendre part. La Coupe du monde de football 2019 est une occasion à ne pas manquer pour les droits des femmes ; il en va aussi, sur ce sujet, de l’influence de la France à l’international.

« Représentation et participation : le Brexit est révélateur des limites de nos deux modèles »

Wed, 05/06/2019 - 15:22

Que pensez-vous de la démission prochaine de Theresa May ?

Theresa May a tenté d’incarner le point de compromis des différentes options possibles sur le Brexit pour le Royaume-Uni. En temps normal, le rôle du pouvoir politique est précisément de construire ce type de compromis collectif. Mais nous ne sommes pas en temps normal. Le Brexit est le symptôme d’une période troublée dans laquelle le compromis a mauvaise presse. La situation est bloquée aujourd’hui parce que chacun veut faire son Brexit de son côté. Mais cela rend impossible l’émergence d’une solution collective.

Il se trouve en plus que le Brexit a ceci de spécifique qu’il touche les gens tant politiquement que très personnellement. La particularité de la période et les spécificités du Brexit expliquent que l’on assiste à la fois à une hystérisation du débat et une lassitude généralisée (concomitante et corrélée) qui sévit des deux côtés de la Manche. Cette double évolution est frappante et semble repousser d’autant l’hypothèse d’une issue favorable, voire d’une issue tout court.

Quelles ont été les erreurs de la Première ministre britannique ?

Il est toujours facile de relire l’histoire au prisme de la sagesse du présent. Mais l’erreur principale de Theresa May me semble avoir été de négocier un compromis avec l’Union européenne sans disposer elle-même d’un compromis au niveau national. Sans majorité, elle ne savait pas ce qu’elle pouvait faire accepter à Londres. Elle a pourtant déclenché le compte à rebours de l’article 50 de sa propre initiative, en espérant que cela serve de catalyseur. Mais les deux années de négociation qu’il prévoit ne lui ont pas permis de construire cette majorité.

A sa décharge, cette majorité n’existe peut-être pas. Il se trouve que le référendum ne faisait figurer aucune des différentes formes possibles de Brexit. Il consistait à répondre à une question binaire : oui ou non au Brexit. Or il existe diverses manières de sortir de l’Union européenne et de traiter avec elle par la suite. Mais aucune de ces différents modèles (Norvège, Canada, Singapour, Suisse, OMC pour caricaturer) ne recueille de majorité au sein du pays, des partis et au sein du gouvernement en lui-même.

Theresa May ne s’est bien sûr pas franchement facilitée la tâche dans ce domaine en se liant les mains dès le départ. Pour des raisons politiques, elle a très tôt entériné la sortie du marché unique et de l’union douanière. Cela lui a permis de vanter tant le contrôle de l’immigration que la liberté pour le Royaume-Uni de négocier ses propres accords de libre-échange. Ces lignes rouges se sont avérées très populaires bien sûr au sein du parti conservateur, mais ont tué dans l’œuf les marges de manœuvre dont la Première ministre disposait pour construire un compromis entre partis.

Doit-on craindre une sortie sans accord ?

La sortie sans accord est la plus mauvaise solution, mais c’en est une. Cela créerait un risque économique significatif pour le Royaume-Uni, mais aussi pour l’Union européenne. L’ancien maire de Londres Boris Johnson, (un des possibles successeurs de Theresa May ndlr) et le leader du parti du Brexit Nigel Farage sont les principaux soutiens d’une sortie sans accord. Sauf qu’en l’état, le Parlement britannique ne laissera pas faire puisqu’il n’y existe aucune majorité pour ce faire. Cela peut nous conduire à la convocation d’élections générales, dont les deux traditionnels partis de gouvernement (conservateurs et travaillistes) ne veulent pas, car ils s’y feraient laminer.

Les chances de faire passer un accord sans Theresa May, celle qui avait négocié un compromis, se sont également réduites. Reste que pour trouver une solution, le pays doit nécessairement consolider une position au niveau national. Ce n’est pas gagné et c’est pourquoi le Royaume-Uni est toujours dans l’impasse. Le nouveau délai est fixé au 31 octobre.

Le Brexit est-il symptomatique d’un échec de l’Union européenne ?

En réalité, le Brexit est le révélateur des limites de nos deux modèles : celui de la démocratie directe dont le Brexit est l’incarnation, et celui de la démocratie représentative européenne dont il est le résultat. Les errements de démocratie directe qu’incarne le Brexit sont la conséquence mécanique des errements de la démocratie représentative que symbolise l’UE.

Il s’agit bien sûr d’une leçon pour l’Union européenne. Les peuples veulent avoir voix au chapitre et participer des décisions qui ont trait à leur propre futur, mais les institutions sont trop lointaines pour eux et n’ont pas su les écouter.

Mais l’UE a-t-elle pris en compte la leçon que lui offre le Brexit sur un plateau de ce point de vue, ou l’a-t-elle déjà oubliée au vu des spectaculaires difficultés britanniques ? On semble aujourd’hui compter négativement sur les errements du Brexit pour faire apparaître aux peuples la valeur ajoutée de l’Union…

La même saine ambition d’apprivoiser le politique se fait sentir au niveau national. Mais la démocratie directe qu’incarne le référendum a créé davantage de problèmes qu’il n’a fait émerger de solutions. Dans un environnement constitutionnel bouleversé par le référendum, le système parlementaire britannique, qui a pourtant beaucoup de pouvoir, a lui aussi échoué à régler le problème du Brexit. Nous subissons en fait aujourd’hui les impasses des deux systèmes, c’est ce que j’appelais le piège de Tocqueville. Un troisième modèle est à concevoir.

Quelle serait l’alternative ?

Il faut une voie nouvelle qui puisse faire vivre l’aspiration des peuples à s’autodéterminer, sans pour autant détruire les institutions représentatives qui fournissent aux démocraties une stabilité salutaire par temps troublé.

Doit-on jeter les aspirations populaires aux orties ? Doit-on jeter les institutions représentatives au bénéfice de la démocratie directe ? La réponse est non dans les deux cas. Une troisième voie entre démocratie représentative et participative est nécessaire pour affronter les soubresauts de la période contemporaine. Il faut construire un système délibératif qui puisse tirer parti des bénéfices des deux modèles, sans en subir les inconvénients.

Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr. En France, le grand débat national ou le référendum pour la privatisation des aéroports de Paris en sont deux exemples récents. Je ne sais pas s’ils sont bons ou mauvais, mais ils incarnent une alternative qui doit permettre aux citoyens de s’exprimer davantage sur des enjeux locaux, régionaux ou nationaux.

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